Yazid Sabeg: « La République doit relever le défi américain »

de | 2008-11-17

Yazid Sabeg:

Enfant d’immigré devenu industriel, il est l’initiateur de l’appel pour l’égalité réelle. Il aurait pu être ministre, si Raymond Barre était devenu président.
Ce Français né en Algérie, président de la Compagnie des signaux, est un millionnaire engagé contre les blocages français.
Yazid Sabeg plaide pour la discrimination positive à la française depuis plusieurs années.
   
L’élection d’Obama vient relancer son combat.

Pourquoi lancer cet appel pour l’action positive et l’égalité réelle?
Parce que l’élection de Barack Obama est un défi, que les républicains doivent relever. La société américaine a mis la diversité au coeur de sa démocratie, quand notre modèle d’intégration, fondé sur l’égalitarisme, ne produit que de la frustration et l’inertie sociale. Nos élites s’abritent derrière le dogme pour préserver leurs situations acquises. La France devrait méditer Aristote: "Il n’y a rien de plus injuste que de traiter de façon égale des situations inégales."

Alors, il faut copier le modèle américain?
Il faut mettre en place l’action positive et forcer l’histoire. L’égalité des chances, qui nous est chère, n’est qu’une obligation de moyens. On voit bien que ça ne suffit pas! Nous devons aller vers l’obligation de résultat. La réalité sociale de ce pays a trop longtemps échappé aux politiques. Ils paniquent quand il y a des explosions, comme en 2005. Puis ils oublient.

Nicolas Sarkozy a pourtant défendu l’idée de discrimination positive…
Cet intérêt, sûrement réel, n’a rien donné de concret. La nomination de ministres d’ascendance étrangère est un acte symbolique: cela ne change finalement rien à l’état d’injustice flagrant de notre société. Et, depuis son élection, le président Sarkozy n’a rien fait pour améliorer le sort des minorités. Le Plan banlieue est une coquille vide, la dotation de solidarité urbaine est menacée… Pour se faire élire, le Président est parvenu à capter une partie de l’électorat d’extrême droite: il ne doit pas rester prisonnier de ce choix, mais engager les pouvoirs publics à débattre et à mettre en oeuvre l’action positive.

"Obama peut contribuer à changer la donne"

Barack Obama peut-il redonner espoir aux minorités de France?
Obama leur restitue la dignité. Cet homme a un maintien, une justesse qui sont impressionnants. Il a parlé à l’Amérique sans nier les problèmes, et a appelé à un niveau de conscience civique élevé. En France, nous avons laissé se développer de nombreux ghettos ethniques et sociaux. Dans ces territoires oubliés, Obama est devenu un espoir par sa simple existence. Et si nous ne prenons pas l’événement à sa juste mesure, le ressentiment sera terrible. On comparera la France à l’Amérique d’Obama, surtout si celle-ci nous interpelle publiquement sur les injustices que nous tolérons…

Vous imaginez le président des Etats-Unis faire la leçon à la France?
L’ingérence n’a jamais effrayé les Américains. L’administration Bush a condamné notre législation antivoile et soutient les églises chrétiennes dans les pays musulmans. Il est évident que, en raison de sa sensibilité, Obama peut porter un regard et avoir des choses à dire sur le statut de nos minorités et de notre politique à leur égard…

Vous le souhaitez?
Je souhaite que nous agissions. Obama peut contribuer à changer la donne. C’est un président postracial. Père africain, mère blanche, américaine et cosmopolite, une grand-mère blanche qui a voulu gommer ses racines… Il a vécu en Indonésie, il s’appelle Barack – baraka, la chance en arabe! – et Hussein. Il est chrétien mais son identité est aussi un peu musulmane. Les Américains l’ont aussi choisi pour cela, pour réconcilier l’Amérique et, au-delà, l’Occident, avec le monde musulman. Mon pays doit être dans ce mouvement. Réaliser l’égalité, soigner des blessures qui remontent parfois au colonialisme… Comme l’Amérique nous en a montré le chemin, nous devons nous réconcilier avec nous-mêmes.

Source : Le Journal du Dimanche – Antoine Malo – Le 09 novembre 2008