Urgences de nuit dans l’hôpital privé de Seine-Saint-Denis

de | 2013-11-27
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L’homme, un sans-papiers, est arrivé aux urgences le doigt arraché. Il faut lui trouver un hôpital spécialisé dans la chirurgie de la main. | JULIE BALAGUÉ POUR « LE MONDE »

Des hurlements venus de la salle d’attente déchirent la routine d’une garde de nuit aux urgences de l’Hôpital privé de Seine-Saint-Denis, situé sur les communes du Blanc-Mesnil et de Drancy. Il est 20h50, vendredi 8 novembre. Un homme d’une vingtaine d’années, soutenu par les deux amis qui l’ont amené, se tord de douleur. D’un coup d’œil, le Dr Amar Amrane a compris. Il l’emmène sans passer par la case  « admissions » pour lui prodiguer les soins d’urgence. Une sorte de grosse ficelle blanche d’une trentaine de centimètres pendouille de son doigt, la chair à vif. C’est un tendon. Il a été arraché avec une partie de son annulaire.

Victor, l’infirmier, lui installe une perfusion de morphine pour calmer la douleur avant de lui injecter un vaccin contre le tétanos. Le médecin urgentiste nettoie la plaie puis fait consciencieusement un petit tas du tendon avant d’emballer le tout par de la gaze protectrice imbibée de sérum puis une bande. « S’il est opéré dans les 6 heures, il pourra sauver son doigt », explique, serein, M. Amrane. Reste à lui trouver une place dans un établissement spécialisé dans la chirurgie de la main.

Lire l’enquête : En Seine-Saint-Denis, cet hôpital qui tourne comme une entreprise (édition abonnés)

La procédure normale veut qu’une personne arrivant aux urgences s’inscrive au secrétariat. En notant le motif de la venue aux urgences, Michèle prend la carte Vitale et vérifie l’adresse. C’est elle qui, à la sortie du patient, donnera l’ordonnance du médecin et éditera la facture du ticket modérateur (la partie des soins non prise en charge par l’Assurance-maladie). Le temps moyen écoulé entre ces deux passages au guichet a été, sur la semaine du lundi 4 au vendredi 8, de 1h29. Une grande fierté pour l’équipe d’urgentistes qui compte prochainement mettre en ligne la durée d’attente en temps quasi-réel. Un argument commercial !

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« TRAVAIL MIEUX ORGANISÉ, PLUS DENSE ET PLUS RAPIDE »

Certes, le privé ne traite pas les mêmes urgences que le public. Le SAMU n’envoie quasiment personne dans cet établissement situé sur les communes du Blanc-Mesnil et de Drancy. Il n’a pas de service de réanimation. La police, elle, évite de déposer les poivrots agressifs et autres rescapés de bagarres qui compliquent souvent le travail des services d’urgences. « Il y a plus de patients dans les urgences d’Avicenne [l’hôpital public voisin, à Bobigny] mais également beaucoup plus de personnel », analyse Ertu Gungorvez, interne, qui fait régulièrement des gardes dans cet hôpital privé. « Ici, le travail est mieux organisé, mais surtout plus dense et plus rapide. » A 400 euros les douze heures, c’est aussi plus de deux fois mieux qu’une garde dans le public.

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Amar Amrane a quitté le public pour monter en 2007 une équipe d’urgentistes dans cet établissement appartenant à la Générale de santé. Il a triplé ses revenus, sans augmenter son temps de travail ni pratiquer le moindre dépassement d’honoraire. Avec ses trois associés, ils se sont organisés avec une escouade de médecins de garde pour faire tourner le service 365 jours par an avec, en permanence, deux médecins. Ils accueillent 70 patients par jour, en moyenne.

Voir aussi le portfolio : Au coeur de l’hôpital-entreprise de Seine-Saint-Denis

Les urgences privées qui ne traiteraient que les petits « bobos » ou la chirurgie la plus rentable, c’est de l’histoire ancienne. Ce soir, une femme de 88 ans, arrivée en ambulance, s’avère souffrir d’une infection pulmonaire. Le traitement commence aux urgences, le temps qu’un bilan biologique soit fait. Elle sera hospitalisée dans la nuit dans le service de médecine de la clinique.

« ON FAIT UN PEU TOUT ICI »

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Il est 21h30, la radio de cet homme de 24 ans, d’origine polonaise, arrivé une demi-heure plus tôt, révèle des poches de gaz dans l’abdomen (un pneumopéritoine). Il va falloir l’opérer rapidement. Le chirurgien de garde est appelé chez lui, en plein repas familial, tout comme l’anesthésiste. Un scanner est demandé pour préciser le diagnostic. 22h05, le chirurgien est dans le bureau du Dr. Amrane pour préparer l’intervention. Sur l’ordinateur des urgentistes, s’affichent les images du scanner et le compte rendu du radiologue : c’est un ulcère perforé. Ce travailleur immigré proteste. Il ne veut pas se faire opérer, de peur de devoir être arrêté trop longtemps. Mais le médecin le convainc qu’il n’a pas vraiment le choix. Babette, l’autre infirmière de garde, remet les vêtements du patients à la jeune femme qui l’accompagne et le « prépare » pour l’intervention. Faute de brancardier, c’est elle qui l’emmène au bloc opératoire. « On fait un peu tout ici », sourit Babette.

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Pendant tout ce temps, l’interne est resté pendu au téléphone. Le patient au doigt décapité se trouve être un immigré clandestin. Il ne bénéficie même pas de l’Aidemédicale d’Etat pour laquelle une adresse et une justification de présence sur le territoire sont nécessaires. Une clinique privée spécialisée dans la chirurgie de la main n’en a pas voulu. L’hôpital Georges-Pompidou dit ne pas avoir de place, tandis que le téléphone sonne dans le vide à la Pitié-Salpêtrière. Les urgences de Saint-Antoine expliqueront que le bloc est pris par une fracture ouverte de la jambe… « Cela se voit que nous sommes à la veille d’un week-end de trois jours avec le 11-novembre », peste Amar Amrane.

A tirer sans arrêt sur sa cigarette électronique en espérant oublier les deux paquets de Marlboro light qu’il grillait chaque jour jusqu’à cet été, il refuse de faire le procès des urgences dans le public. Mais on sent que ça le démange…

Urgentiste parce qu’il a toujours voulu l’être, il va tenter d’expliquer la situation à ce clandestin, Egyptien, qui ne parle pas un mot de français. Pas plus que ses deux compères égarés dans le service, en nu-pieds alors que fraîchit cette nuit d’automne.

« UNE QUESTION D’ARGENT »

Cela fait un moment que la tension montait. Malgré la morphine, les hurlements n’ont pas cessé. Amar Amrane, nous assure qu’ils ne sont plus de douleur. D’un coup, l’homme se dresse sur son brancard et se lève, menaçant le médecin, droit dans les yeux. L’échange en arabe est bref mais très vif. Avec sa carrure imposante et ses quelques mots, le Dr Amrane parvient à le faire se rallonger« Il m’accuse de refuser de l’opérer pour une question d’argent », traduit le médecin, dépité, avant de décrypter : « Il comprend qu’il risque de perdre son doigt. »

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« Ca y est ! » Ertu Gungorvez lui a trouvé une place au centre hospitalier de Saint-Quentin (Aisne). Soulagement… de courte durée. Aucun ambulancier n’acceptera d’emmener gratis un patient sur une telle distance. Le médecin se fait une nouvelle fois interprète et prend le téléphone qu’on lui tend pour expliquer à « un ami » qu’il faut de l’argent pour payer l’ambulance.

Dans la salle d’attente, lasse d’attendre depuis plus d’une heure, une patiente venue pour une conjonctivite repart chez elle. Le jeune sportif, avec son arcade sourcilière explosée à l’entraînement de rugby sur le terrain du Blanc-Mesnil, aura attendu quarante minutes pour que quelqu’un lui pose ses cinq points de suture.

Mocassins blancs, pantalon de cuir noir et gabardine légère, « l’ami »  égyptien, le visage émacié, a l’assurance d’un homme qui sait négocier et décider« On paiera, quel que soit le prix » ! Sauf que… d’argent, il n’en a point. Il est 23h15. Cela fait près de trente minutes que l’ambulance ronge son frein, le malade déjà embarqué avec sa perfusion et la radio de sa main. Un « cousin » providentiel arrive et fait le chèque de 750 euros. « Un prix d’ami, car le vrai tarif serait plutôt 1300 euros », assure le transporteur avant de filer dans la nuit, le GPS cap au nord. Le « cousin », lui, possède la carte Vitale et avait, plus tôt dans la soirée, proposé par téléphone de prêter son identité et sa couverture Assurance-maladie au blessé. Une tentative de fraude poliment rejetée par le médecin, malgré la pression du moment.

« CE N’EST PAS AU PATIENT DE JUSTIFIER DE SON URGENCE »

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Le calme revient. Amar et Ertu peuvent discuter tranquillement du diagnostic porté sur cet homme souffreteux, né en 1928. Déposé deux heures plus tôt par une ambulance, il a une paralysie de la moitié gauche du visage. Le scanner ne montre rien. Après l’hypothèse d’un accident vasculaire cérébral, celle d’une tumeur auriculaire est évoquée. L’IRM qui permettrait de savoir ne peut être fait sur un patient muni d’une valve cardiaque mécanique. « On va l’hospitaliser et faire un scanner de contrôle dans 48 heures », décide l’interne.

Le reste de la nuit sera sans incident. Entre un ouvrier boulanger, blessé à la main en déplaçant une étagère (quatre points de suture), et cette femme, venue pour un engourdissement du côté gauche, qui repartira rassurée avec sa fille.

Un jeune de 21 ans, de la cité voisine des Tilleuls, se présente avec l’IRM que le Dr Amrane avait demandé il y a huit jours. C’est bien une histoire de ligaments croisés. Il repart avec une attelle, un rendez-vous à prendre chez un orthopédiste et une leçon de morale pour avoir continué à faire de la moto-cross malgré les mises en garde du médecin.

Amar Amrane rejette le débat sur ces urgences qui seraient encombrées de pathologies non urgentes. « Un patient n’est pas en mesure de faire la différence entre une urgence ressentie et une véritable urgence médicale. Ce n’est pas à lui de justifier de son urgence, mais à moi d’adapter mon équipe médicale. »

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Source : Le Monde.fr – Le  Par Jean-Baptiste Jacquin