Richard Descoings, itinéraire d’un iconoclaste

de | 2012-04-04

Richard Descoings, itinéraire d'un iconoclaste - image  on http://www.billelouadah.fr
La police de New York a ouvert une enquête mardi soir après le décès encore inexpliqué du directeur de Sciences Po Paris, Richard Descoings, retrouvé mort à 53 ans dans une chambre d'hôtel de Manhattan. 

C'est par un mystère que prend fin brutalement la trajectoire de cet homme pressé, qui n'aimait rien tant que la polémique et prônait le changement en permanence. Étonnant destin que celui d'un homme de bonne famille, au profil d'élève modèle, au parcours classique : classes préparatoires, Sciences Po, l'Ena (promotion Léonard de Vinci), mais qui n'a eu de cesse de métamorphoser l'institution qu'il dirigeait et de faire voler en éclats tous les tabous de la république méritocratique.

Le début de la carrière de Richard Descoings est classique : l'homme a montré son ambition à l'Ena. Entré après trois tentatives, il en sort brillamment "dans la botte" et intègre rapidement les cabinets ministériels, celui de Michel Charasse au Budget en 1991, celui de Jack Lang à l'Éducation nationale en 1993. Le jeune conseiller d'État passe alors pour un homme de gauche. Parallèlement, il gravit les échelons à Sciences Po, où il enseigne le droit public, avant de conseiller le directeur de l'époque, Alain Lancelot, puis en 1987 d'en devenir son adjoint. Il lui succède en 1996. Il a 37 ans. Son grand oeuvre commence.

"Vache sacrée"

Descoings semble ne rien s'interdire : allonger la scolarité de deux ans, augmenter les effectifs – passés de 4 000 étudiants en 1999 à 10 000 aujourd'hui, selon l'école -, faire entrer massivement les étudiants étrangers – qui représentent aujourd'hui 40 % des effectifs -, en bannir les khâgneux privés de concours à l'issue de leurs prépas, faire payer les droits de scolarité en fonction des revenus des parents, faire peser une menace constante sur un concours qu'il considère comme "une vache sacrée" jusqu'à supprimer l'épreuve de culture générale trop discriminante… 

À l'arrivée, rien ne reste ou presque de ce que fut l'IEP, antichambre de la fabrique à hauts fonctionnaires qu'était l'Ena voisine. Richard Descoings s'est même payé le luxe d'en racheter les locaux en 2005 ! Le modèle est clairement américain, sans fascination excessive. Ritchie D, comme le surnommaient les élèves, a voulu créer rue Saint-Guillaume la première université libre de France à l'égal de ses homologues étrangères. Un lieu où quiconque peut entrer la tête bien faite, non bien pleine, pour rejoindre en cinq ans aussi bien la banque que la diplomatie, les cabinets des ministères ou ceux d'audit, indifféremment l'entreprise ou le service public… En France, où l'enseignement supérieur souffre de morcellement et d'ultra-spécialisation, un tel lieu n'existait pas.

Coup d'éclat

Stricto sensu, l'institut n'en avait pas les moyens. L'enseignement supérieur coûte cher, or, le budget de Sciences Po n'atteint pas 150 millions d'euros quand celui de Harvard est de près de 4 milliards de dollars. Mais Richard Descoings n'avait pas son pareil pour obtenir de l'argent public, ainsi cette idée de génie qui a consisté à délocaliser des spécialités de premier cycle en province, ce qui a desserré la pression dans les locaux parisiens et lui a permis de bénéficier de la manne des collectivités locales flattées d'être choisies. Stratégie gagnante qui lui vaut quelques ennemis dans l'enseignement supérieur, car lui réussit là où d'autres restent en panne.

Son coup d'éclat reste d'avoir ouvert en 2001 un accès à Sciences Po aux élèves de Zep. Cette initiative iconoclaste en fait une star médiatique. On a peine à imaginer aujourd'hui le tollé déclenché : une nouvelle loi doit être votée au Parlement, la gauche le soutient, et plus particulièrement Jack Lang. Mais la droite est vent debout et la bataille s'annonce rude. Descoings est convaincant. Il parvient à retourner jusqu'à ses adversaires. Comme François Goulard, le député mandaté pour démolir l'amendement à l'Assemblée. Après son entrevue avec Descoings, il renonce et s'abstient lors du vote.

Ministre ?

Cette initiative est à Sciences Po un succès indéniable. Elle reste pourtant isolée, peu d'écoles ayant suivi ce modèle. Richard Descoings en était-il déçu ? Impossible de le lui faire avouer : probablement devait-il se réjouir de se savoir à contre-courant, tout en se désolant de ne pouvoir réformer que la rue Saint-Guillaume. La rumeur l'a plus d'une fois nommé ministre. Là encore, avec constance, Richard Descoings a toujours nié l'avoir simplement souhaité. Il fut missionné en 2009 par Nicolas Sarkozy pour sauver la réforme du lycée. Ce qu'il fit, en jurant ses grands dieux qu'il ne serait pas le remplaçant de Xavier Darcos. Mais comme l'affirmait Nadia Marik, sa collaboratrice, ex-UMP, qu'il épousa en 2004, "on ne prête qu'aux riches".

Ces derniers temps, l'icône médiatique qu'était devenu Descoings avait vu son image écornée. La suppression de la culture générale au concours lui met les intellectuels à dos. Surtout, des élèves de Sciences Po se fendent d'une tribune dans Libération lui demandant des explications à propos de révélations de Mediapart sur sa rémunération. C'est dans ce même journal que Richard Descoings confirme qu'il touche bien 24 000 euros, estimant qu'il s'agit d'une somme normale dans l'univers de l'enseignement supérieur mondialisé où il évolue désormais. 

À New York où il est mort brutalement, il devait participer à une conférence de l'ONU au nom de tous ses homologues européens. Une étape de plus dans ce parcours sans faute, mais non sans ombre, qui a mené cet "héritier", qui disait souffrir dans le carcan des grands lycées, à prôner pour l'excellence française un autre modèle, où les non-dits pèseraient moins que le bagout et la rage de réussir, où la curiosité rattraperait l'ignorance, où ce que l'on acquiert par son travail vaudrait plus que ce que l'on a reçu par son entourage.

Source : lepoint.fr – Le 4 avril 2012