Rama Yade : « que les partis cessent cette pratique qui consiste à reconduire sans cesse des sortants sulfureux et rejetés par le suffrage universel »

de | 2012-01-14

Rama Yade : Rama Yade, Vice-présidente du Parti radical
"Halte à la dérive clanique des partis politiques !"

A quelques mois de l'élection présidentielle, dans un contexte tendu et marqué par la crise et la montée du chômage, les Français n'ont plus aucune confiance en leurs élus. Dans le dernier baromètre Cevipof/Sofres, les maires perdent 13 points de confiance, à 52 % , les députés 9 points, à 38 %, les partis politiques trônent fièrement à la dernière place (13 %) des organisations inspirant confiance, loin derrière les hôpitaux (78 %) et… l'Europe (40 %) !

A écouter les conversations au comptoir des cafés ou les émissions de radio du matin, ce n'est pas de la politique que les Français sont lassés mais des politiques. Une désaffection qui tient largement au comportement de leurs élus, dont ils attendent du dévouement, du courage et de la probité. Le dévouement suppose que l'élu privilégie l'intérêt général.

Qu'il ne conçoive pas son mandat comme une source de revenus, quitte à vouloir les cumuler. Le courage politique implique que l'élu ne se considère pas comme au service d'un clan. Enfin, la probité légitime les efforts demandés au peuple. Les Français n'attendent certes pas de leurs représentants qu'ils soient parfaits ou infaillibles. Ils veulent juste ne pas être pris pour des imbéciles. On aurait tort de balayer ces critiques d'un revers de la main au motif que ce discrédit a toujours existé et qu'il n'est pas propre à la France.

Car, désormais, la démocratie d'Internet, où l'on peut prendre la parole sans demander l'autorisation et même renverser des régimes, ne permet plus de se rassurer à si bon compte. L'abstention, véritable vote de colère et non plus d'indifférence, et le vote d'extrême droite, véritable vote d'adhésion et non plus de protestation, sonnent la fin d'un cycle politique, celui où les élus se présentaient comme attributaires définitifs de leurs mandats tels des seigneuries sous l'Ancien Régime.

L'utilisation du mot "fief" en politique, passé de manière surprenante dans le langage courant, n'est pas étrangère à cette singulière conception d'une république clanique voire conjugale où les mandats peuvent se transmettre au sein d'un clan, d'une famille, voire au sein d'un même couple. Il ne faut pas, dans ces conditions, s'étonner que des Bouches-du-Rhône au Nord-Pas-de-Calais, la chronique des faits divers politiques entache chaque jour non seulement le Parti socialiste mais ce qu'il reste de considération pour la "société politique".

Pendant ce temps, tels des gueux, la jeunesse militante, les femmes jetées en pâture dans des circonscriptions ingagnables au nom d'une fausse parité, les enfants d'ouvriers maintenus dans l'ignorance des codes politiques, les jeunes femmes issues de l'immigration interchangeables et priées non pas d'avoir des idées mais de faire le récit de leur vie de Cosette de banlieue sont relégués au rang de discriminés positifs qu'on autorise de temps en temps, devant les représentants de la noblesse républicaine, à orner les tribunes politiques, dans un ultime geste de charité chrétienne. Les Français sont à la veille d'une nouvelle révolution politique. Cette révolution a déjà cours dans certains territoires.

Prenons l'exemple du département des Hauts-de-Seine. Contrairement à une idée reçue, ce département compte des dizaines d'élus courageux, dévoués à leurs électeurs, entreprenants et désireux de faire avancer leur territoire. Beaucoup d'entre eux ont gagné des mairies, des cantons et des circonscriptions à force de travail et de courage.

Mais voilà, une poignée d'édiles, par leurs turpitudes, ont fait oublier ce que les Hauts-de-Seine peuvent produire de mieux. N'ayant d'idées sur rien, n'étant soucieux que d'eux-mêmes et ne voulant surtout pas de successeurs, ces petits élus, dont le sort a pourtant déjà été tranché par le suffrage universel, la justice ou les deux, se lancent, avec l'énergie des désespérés, dans des manoeuvres délétères et autres stratégies du pire dont pourtant tout le monde sait qu'elles n'empêcheront pas leur chute inéluctable.

Maintenus artificiellement dans des fonctions officielles au mépris de toute efficacité politique, ils sont depuis de trop longues années les désastreux représentants de la majorité présidentielle dans certains territoires. Comble du cynisme, ceux-là se réclament du président de la République, qui, bien que non comptable de leurs errances, se retrouve associé au soufre qu'ils traînent sur leur passage.

De l'élection à la mairie de Neuilly de Jean-Christophe Fromentin à celle de Jacques Gautier au Sénat, de plus en plus d'hommes et de femmes, dans un acte de défiance républicain salvateur, ont été élus ces dernières années en marge des appareils. Tout se passe comme si la droite, en acceptant la perpétuation de pratiques rejetées par tous, secrétait en son sein sa propre opposition.

Les temps changent. Ainsi que l'exprime le manifeste de mon club Allons Enfants, j'ai fait le constat, comme une très grande majorité de Français, du ras-le-bol général qui s'exprime à l'égard "d'élites consanguines et rentières du pouvoir, responsables d'un débat d'idées asséché et timoré face aux questions de fond, rétives à tout renouvellement de la classe politique, comportements qui, au final, ont contribué à faire de l'extrême droite l'arbitre de notre démocratie".

Il est plus que temps que les partis cessent cette pratique incompréhensible qui consiste à reconduire sans cesse des sortants sulfureux et rejetés par le suffrage universel. On ne peut indéfiniment réclamer la fermeté et pérorer sur le désir de justice des Français en perpétuant des pratiques contraires à ces principes. Le corporatisme politique ne saurait justifier une telle fossilisation de la démocratie française.

Source : Tribune Le Monde - Rama Yade – Le 7 janvier 2012