Présidentielle 2012 : « Les banlieues, grandes absentes de la campagne »

de | 2012-02-03

Présidentielle 2012 :

Photographie prise depuis la tour Utrillo à Montfermeil en octobre 2010.
AFP/BERTRAND GUAY

Les banlieues seront-elles les grandes oubliées de la campagne présidentielle ? Elles sont, pour l'heure, très largement absentes des programmes et des discours. La plupart des projets se contentent de vagues déclarations de principe. François Hollande promet "le maintien des services publics dans (les) banlieues". L'UMP veut assurer "le passage de la politique des cités à la politique de la cité" et réviser les "critères d'éligibilité à la politique de la ville" sans en préciser la teneur. Jean-Luc Mélenchon veut supprimer le ministère de la ville, et les écologistes ambitionnent de "refaire la ville". Marine Le Pen veut s'attaquer aux zones urbaines sensibles (ZUS), devenues des "zones de non-droit". Rien de chiffré, en revanche, et rien non plus sur un éventuel acte II de la rénovation urbaine, sujet de discussion pourtant majeur chez les élus de banlieue actuellement.

Ces derniers, qu'ils soient de droite comme de gauche, commencent à s'inquiéter de ce manque de visibilité et de contenu alors que se tient, jeudi 2 février, le colloque "Banlieues, quelles propositions pour demain ?", organisé par l'Institut Montaigne et l'association des maires Ville et banlieue. "Quand des quartiers représentent 10 % de la population, on s'attend à ce que les candidats fassent des propositions", juge Renaud Gauquelin, le maire (PS) de Rillieux-la-Pape (Rhône) et président de Ville et banlieue. "Je suis consterné qu'aucun des candidats déclarés n'en parle !", s'insurge Jean-Christophe Lagarde, maire (Nouveau Centre) de Drancy (Seine-Saint-Denis), qui vient de rallier le camp de Nicolas Sarkozy et attend que le futur candidat de l'UMP se prononce sur le sujet. "On assiste pour l'heure à une campagne très technique où tout est traité par le prisme de l'emploi et du chômage", constate Stéphane Beaudet, le maire (UMP) de Courcouronnes (Essonne).

"C'est parce que les banlieues votent peu que les partis ne s'intéressent pas à leur population", analyse Céline Braconnier, maître de conférences en sciences politiques à l'université de Cergy-Pontoise (Val-d'Oise). Les taux d'abstention sont généralement très élevés dans ces quartiers : à Chanteloup-les-Vignes (Yvelines), où près de 70 % de la population vit dans le quartier de la Noé, le taux d'abstention a atteint 79 % dans certains bureaux de vote lors des élections européennes de 2009 ; 73 % aux régionales de 2010 ; 57 % aux municipales de 2008. "Dans les pays où le vote est obligatoire, comme au Brésil, on constate que les programmes politiques incluent davantage la question des catégories populaires. Les candidats sont obligés de s'intéresser à elles." Selon la politologue, l'offre politique en France se concentre davantage sur le "corps électoral réel", plus vieux et diplômé que la moyenne nationale, que sur le "corps électoral potentiel".

CALCULS ELECTORAUX

Les populations des cités n'ont souvent qu'une connaissance très partielle des acteurs politiques. "Les gens ne savent pas forcément qui est le premier ministre et ne connaissent pas les sigles partisans. C'est un monde qui leur paraît très éloigné", explique Jean-Yves Dormagen, professeur de sciences politiques à l'université Montpellier-I.

Au printemps 2011, une note de Terra Nova sur le "divorce" entre la gauche et la classe ouvrière avait suscité la polémique. Olivier Ferrand, président et fondateur de ce think tank proche du PS, y expliquait que la gauche devait davantage s'intéresser aux jeunes, aux femmes et aux diplômés pour escompter remporter les élections. Jean-François Copé, le patron de l'UMP, avait accusé le think tank d'avoir "tiré un trait sur les classes populaires" au nom de calculs électoraux.

La droite n'a pourtant, elle aussi, qu'un intérêt limité à militer en banlieue. Lorsqu'ils votent, les quartiers populaires se mobilisent très majoritairement pour la gauche. Dans certaines cités, Ségolène Royal avait obtenu jusqu'à 75 % des suffrages lors de la présidentielle de 2007. "Il n'y a pas grand-chose à faire pour la droite dans ces quartiers, juge Jean-Yves Dormagen. Nicolas Sarkozy a perdu dès 2008 la petite frange de la population qu'il avait réussi à gagner.""L'offre électorale n'est pas connue dans ces quartiers, a fortiori celle de la droite, qui n'est pas majoritaire", confirme Céline Braconnier. "Il faut que l'on réapprenne à notre famille politique à se tourner vers ces quartiers", estime Stéphane Beaudet, le maire (UMP) de Courcouronnes.

Un thème pourrait pourtant remettre les quartiers sensibles au centre du jeu : l'acte II de la rénovation urbaine. Le sujet est technique mais fondamental pour les cités françaises. En 2003, Jean-Louis Borloo avait lancé un vaste chantier de rénovation urbaine (démolition et reconstruction de logements) des quartiers pauvres, qui arrive à son terme dans les années à venir. Les élus de tous bords poussent aujourd'hui pour son renouvellement.

Gérard Hamel, le président de l'Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU), a récemment évalué à 40 ou 50 milliards d'euros la somme nécessaire à sa réalisation. En coulisses, Maurice Leroy, le ministre de la ville, a préparé plusieurs propositions destinées à François Fillon sur le sujet et qui pourraient être rendues publiques durant la campagne. "Les propositions doivent arriver maintenant. Quel montant ? Comment gérer ? Pour quels territoires ? Ce doit être un des éléments de débat de la campagne", juge Catherine Arenou, la maire (UMP) de Chanteloup-les-Vignes.

Le politologue Henri Rey se veut, quant à lui, plus optimiste sur la place des banlieues dans la campagne : "Ce n'est pas parce qu'elles ne sont pas nommées comme telles qu'elles ne sont pas présentes. Plusieurs grands thèmes développés sont en relation directe avec elles : le logement, le chômage des jeunes, la sécurité…" Olivier Klein, le maire (PS) de Clichy-sous-Bois, acquiesce : "J'attends une réponse globale, pas quelque chose de ciblé. Parler d'école, de logement, de santé… c'est traiter de la banlieue." La chose est une évidence pour les acteurs de terrain. Pas certain qu'elle le soit pour tout le monde.

Source : Le Monde – Arthur Frayer – Le 2 février 2012