Jean Arthuis (Alliance centriste) : « Le MoDem ne peut rien seul. C’est une fiction. »

de | 2012-03-30

Jean Arthuis (Alliance centriste) : « Le MoDem ne peut rien seul. C'est une fiction. » - image  on http://www.billelouadah.fr
Presque un déplacement par jour, au moins deux meetings par semaine et ce dimanche, le plus important, au moins en nombre de personnes attendues : le Zénith de Paris. François Bayrou ne ménage pas sa peine pour convaincre et faire du 22 avril 2012 une date historique : celle qui verra un centriste accéder au second tour de la présidentielle, si on excepte la victoire de Valéry Giscard d'Estaing, davantage de centre droit que centriste canal historique. 

À quatre semaines du premier tour, son entourage reconnaît qu'il reste du chemin à faire. Daniel Garrigue, député de la Gironde et membre de l'équipe de campagne, reste optimiste : « Bayrou a eu une phase très porteuse au départ, et puis il faut le dire, une phase plus difficile. »

Mais il table sur l'égalité du temps de parole et d'antenne, effective depuis le 19 mars, pour que le discours de François Bayrou soit plus audible. Sur l'effondrement de Nicolas Sarkozy aussi. Mais le président-candidat, après un début de campagne raté, semble reprendre la main, favorisé par sa fonction présidentielle qui lui permet – qu'il le veuille ou non – d'être sur le devant de la scène lorsqu'un drame comme celui de Toulouse se produit. 

Pierre Albertini, également l'un des bras droits de Bayrou pour la campagne, estime cependant impossible le rebondissement de Nicolas Sarkozy. Ce qui ne l'empêche pas de désigner les points faibles de son candidat : « On ne peut pas rester dans une situation comme celle-là, de notre côté : il faut dessiner les contours d'une nouvelle majorité présidentielle. À terme, il faudra peut-être changer de nom et élargir l'assise modeste, très modeste, du MoDem. »

Pour lui, indéniablement, il faut un déclic. Que François Bayrou dissipe toutes les inquiétudes sur sa solitude : « Il faut qu'il sorte six hommes et six femmes avec lesquels il pourrait gouverner. Le reste viendra avec les législatives. » 

Pour Jean Arthuis aussi, il faut un « déclic » . Le sénateur et président du Conseil général de la Mayenne et François Bayrou n'ont pas toujours été d'accord. Jean Arthuis, qui a soutenu le président du MoDem en 2002 et 2007, s'en est éloigné en 2008, pour finalement le rejoindre à l'automne 2011, « parce qu'il me semblait le plus à même de porter les valeurs centristes » , et devenir l'un de ses plus proches conseillers. 

À un mois du premier tour de la présidentielle, il fait le point sur la campagne – ses forces et ses faiblesses. Jean Arthuis (dont le livre de dialogue avec le socialiste Michel Sapin, La France peut s'en sortir, sort le 4 avril aux éditions L'Archipel) évoque surtout l'avenir de la famille centriste, véritable enjeu de cette séquence électorale. 


Jean Arthuis (Alliance centriste) : « Le MoDem ne peut rien seul. C'est une fiction. » - image  on http://www.billelouadah.frEntretien :

Quel regard portez-vous sur l'évolution de la campagne de François Bayrou ? Comment passe-t-on d'un capital sympathie – dont il est largement crédité – à des intentions de vote, même si les sondages ne sont pas un indicateur infaillible ? 
Ce qui est en cause, c'est l'interrogation sur l'aptitude du candidat à mettre en mouvement les acteurs politiques. 

Autrement dit, à ne pas être seul. 
Oui. Parce que les principes du management doivent pouvoir s'appliquer aussi bien dans l'organisation d'un mouvement politique, qu'à la tête de l'État et dans toute institution. Le doute a pu naître du fait du départ ou de l'absence d'élus et je regrette personnellement que dans les messages politiques, François Bayrou apparaisse comme le candidat du MoDem. J'ai participé aux campagnes de 2002 et de 2007, mais j'ai vécu douloureusement les déchirements du lendemain du premier tour de 2007, la mise au congélateur de l'expression politique de l'UDF, la création du MoDem. J'ai claqué la porte du MoDem au lendemain des municipales et cantonales de 2008, mais je suis resté en contact avec François Bayrou parce que je milite pour la refondation de la famille centriste, mais une famille qui serait indépendante. Ce qui n'exclut pas les alliances. Mais pour qu'il y ait des alliances, il faut qu'il y ait indépendance. 

Comprenez-vous alors ce qu'a fait François Bayrou au lendemain du premier tour? 
Non, parce qu'à mon avis, on doit dire son choix. La situation était déjà suffisamment grave en 2007 pour qu'on ne fasse pas l'impasse sur le quinquennat qui vient de s'écouler. Les solutions ne doivent pas attendre et il est de notre devoir de prendre part à l'action publique dans l'intérêt de la France et des Français. 

Voulez-vous dire qu'à ce moment-là, il a manqué d'un certain sens des responsabilités politiques en ne capitalisant pas sur les 18,57 % des voix recueillies au premier tour de la présidentielle ? 
Ne pleurons pas sur le lait répandu. Mais mon mouvement politique, l'Alliance centriste, milite pour le rassemblement de tous les centristes, et l'article premier des statuts précise que le mouvement disparaît dès que la famille est reconstituée. Et je me dis aujourd'hui que si François Bayrou avait derrière lui l'UDF, ses chances d'élection seraient encore plus fortes.
À la même période, en 2007, François Bayrou était déjà à 18 % d'intentions de vote dans les sondages, il est même monté plus tard à 23 %. Aujourd'hui, il est en-dessous de 15 %. Quand on observe la tendance sur plusieurs mois, ça interpelle. 
Là, il faut une étincelle, un catalyseur, mais il nous reste quatre semaines et demie. 

Quel genre de catalyseur ? 
Cela peut être un fait d'actu qui permette au candidat de s'exprimer. Prenez le drame de lundi matin à Toulouse : les propos qu'a tenus le soir François Bayrou sur la réflexion nationale sont très justes sur le fond. 

Êtes-vous en train d'expliquer que ce drame peut servir une campagne ? 
Ce n'est pas parce qu'il y a un drame que nous allons arrêter de réfléchir ensemble, au contraire. Évitons l'hypocrisie. Nous nous disons : si on est capable, à l'occasion d'un tel drame, de manifester une union nationale, sur les problèmes fondamentaux des étrangers en France, de la place de l'immigration, de la vie dans les quartiers, est-ce qu'on est capable d'avoir une réflexion plus sereine qui nous mette à l'abri des stigmatisations, des amalgames entre délinquance et immigration par exemple ? À quoi sert-il d'aviver les rancoeurs et de cultiver la haine alors que nous savons qu'il va falloir qu'on se rassemble tous ? 

Vous dites qu'il faut un déclic. Dans l'histoire des centristes, pas un candidat sous la Ve République n'a dépassé le premier tour, sauf Valéry Giscard d'Estaing, qui était cependant un candidat de centre-droit, qui a surtout bénéficié de l'appel des 43 députés RPR initié par Jacques Chirac, et qui a été élu de peu, avec seulement un peu plus de 200 000 voix de plus que François Mitterrand. Passer le premier tour : une équation impossible pour les centristes ?
Ce qui est nouveau, c'est la situation du pays. La France n'a jamais été à ce point endettée, sa souveraineté n'a jamais été à ce point en question, elle n'a jamais connu un tel déficit commercial. Nous sommes dans une spirale de surconsommation par rapport à nos capacités de production. On voit bien que nous sommes dans une impasse, que les réformes nécessaires ne sont pas en débat et que, lorsqu'elles sont esquissées, elles sont repoussées par tous les tabous de la République. Cette situation sans précédent appelle peut-être un dénouement sans précédent. 

Puisque c'est sans précédent et qu'on nous répète à longueur de déclarations et de discours que c'est très grave, si François Bayrou n'est pas élu, les centristes prendront-ils leurs responsabilités ? 
Bien sûr. Nous n'allons pas attendre 2017. Nous ne sommes pas une académie politique. Je pense qu'il serait très imprudent de se tenir systématiquement à l'écart du pouvoir. Et puis la performance appelle un peu d'entraînement et d'exercice quotidien. « Le MoDem ne peut rien à lui seul. C'est une fiction. » 

Militez-vous pour une sorte de nouvelle UDF indépendante de la droite classique ? 
Je milite pour la refondation de la famille centriste qui, en fin de compte, n'a cessé de se fractionner, comme s'il y avait une malédiction des élections présidentielles. Il y a eu fractionnement au lendemain du premier tour de 2002 lorsque Jacques Chirac se livre à un acte d'une violence inouïe en fondant l'UMP et par conséquent en entraînant derrière lui de nombreux parlementaires UDF. 
Et puis, il y a eu un nouveau fractionnement au lendemain du premier tour de la présidentielle de 2007, avec la création du Nouveau Centre. J'ai fait un bout de chemin avec Hervé Morin, j'ai observé ce qu'il se passait à l'ARES (Alliance républicaine, écologique et sociale), mais nous avons décidé d'attendre, tant elle nous inspirait de scepticisme. Et en novembre 2011, nous avons décidé d'apporter notre soutien à François Bayrou car il nous apparaissait comme le plus apte à porter le projet centriste devant les Français. Donc notre discours est clair et il reprend les termes de 2007 : l'impératif de sortir l'art de gouverner de l'illusionnisme. Avec trois piliers : la nécessité d'assainir les finances publiques pour retrouver de la compétitivité, l'impératif qui s'attache à l'oeuvre éducative pour que la France retrouve sa place parmi les pays les plus en pointe en matière d'éducation et la nécessité de conforter l'impartialité de l'État et de lutter contre toutes les formes de mélange des genres et de conflits d'intérêts. Tout cela va dans la bonne direction. Mais plus que jamais il faut rassembler, mettre à l'écart toutes les considérations clivantes, les stigamatisations. Je regrette que François Bayrou ne se soit pas placé plus résolument au-dessus du MoDem dans une position de rassembleur. 

Pourtant, il le dit assez clairement : il veut rassembler au-delà des partis. 
Il est toujours le président du MoDem. Mais tout cela est sans importance. 

Cela semble avoir une conséquence, selon vous, sur sa capacité à inspirer la confiance et à incarner le rassemblement ?
Je pense qu'il a toute les qualités pour assumer la fonction de rassemblement. Il est important que les signes qu'il donne soient peut-être encore plus clairs. Je pense que dans les jours et semaines qui viennent, les signes vont être plus clairs encore. 

Le véritable enjeu, pour la famille centriste, au-delà de l'échéance présidentielle, c'est l'après 2012. Quel est son avenir, après ce qui n'est qu'une étape ?
J'ai bon espoir que la présidentielle soit le catalyseur du rassemblement.

Si François Bayrou ne gagne pas, comment faites-vous ?
On prépare les législatives en présentant un candidat centriste dans chacune des 577 circonscriptions.

C'est déjà ce qui a été fait en 2007.
Mais c'était de la chair à canon. Et il n'est pas question d'opposer le Nouveau Centre, les Radicaux valoisiens, les centristes de l'UMP, l'Alliance centriste et le MoDem. L'objectif est bien qu'il n'y ait qu'un seul candidat centriste par circonscription.

Avez-vous l'impression que ceux que vous citez sont disposés à dialoguer ?
On en reparlera au lendemain de la présidentielle. Sur le terrain, contrairement aux état-majors parisiens, je peux citer de nombreux endroits où nos militants discutent avec le Nouveau Centre, les centristes de l'UMP, des Radicaux valoisiens. Le dialogue existe. Donc, il faut que ça vienne de la base et que les gens soient assez intelligents pour présenter celle ou celui d'entre eux qui répond le mieux au profil du candidat crédible. Ce n'est pas une question de chapelle ou d'écurie. Nous sommes dans l'obligation de nous rassembler et de défendre ensemble nos valeurs et notre vision.

Vous parlez de « candidat crédible » : selon vous, le MoDem a-t-il une assise suffisante pour présenter ces candidats crédibles ?
Le MoDem ne peut rien à lui seul. C'est une fiction.

Est-ce que ce point de vue est partagé par d'autres au MoDem ?
Je pense oui. En tout cas, François Bayrou n'a cessé de vilipender le déni de réalité, face au déficit public, à la croissance, à la compétitivité. En matière de parti politique centriste, il faut également mettre en cause le déni de réalité. C'est pour ça que je suis confiant.

Vous évoquez les centristes de l'UMP. Dans leur ensemble, ils soutiennent pourtant la candidature de Nicolas Sarkozy.
Oui, parce qu'il y a quelques rancoeurs. 

N'y a-t-il pas surtout la peur pour les députés de perdre leur siège ? 
Non. Par exemple, Pierre Méhaignerie n'est pas candidat. Non, mais il soutient Nicolas Sarkozy. 

Êtes-vous déçu ? 
Cela prouve qu'il y a du boulot pour réconcilier tout le monde ! Il y a probablement eu de la part de François Bayrou, à un certain moment, un petit déficit d'empathie… (rires) Je crois qu'il faut à la fois de l'ambition et de l'humilité pour avancer. 

Manque-t-il d'humilité ? 
Il a ce qu'il faut d'ambition. Mais il a aussi beaucoup d'empathie. Ceci dit, c'est comme l'amour, il ne faut pas seulement des proclamations, il faut des signes. 

N'a-t-il pas suffisamment tendu la main ?
Il faut dire qu'il a aussi été mis à l'écart.

Il y a quelques semaines, 18 sénateurs centristes ont apporté leur soutien à François Bayrou. Un geste pas très surprenant puisque la plupart venait de votre parti, l'Alliance centriste. À quand des députés de la majorité ou du Nouveau Centre dans les rangs de votre candidat ?
Pour les députés, je pense que cet échéancier est redoutable. On voit bien l'engrenage présidentielle-législatives. Très vite, on entre dans une bipolarisation et chacun s'interroge sur ses chances de réélection, on imagine les pressions qui sont faites sur les députés.Mais ma conviction est qu'il va bien falloir qu'on se retrouve demain. Je rencontre un certain nombre d'élus de la majorité qui ressentent bien cette nécessité. Mais je n'attends pas beaucoup de ralliements d'ici le premier tour de la présidentielle.

Pour rassembler, comptez-vous sur l'implosion de l'UMP ?
Toutes les hypothèses sont possibles, notamment celle-ci. Si Nicolas Sarkozy devait être battu, en effet, l'UMP serait à rude épreuve. Il est évident qu'on a besoin de se recentrer et que cette droitisation est tout à fait insoutenable. 

Malgré la « majorité centrale » que François Bayrou défend, n'avez-vous pas davantage à jouer dans ce contexte sur le centre droit plutôt que sur le centre gauche ? 
Si on dit qu'au deuxième tour, Bayrou a plus de chances de battre Hollande, c'est qu'il est capable de rassembler la droite et le centre. Si on dit qu'il est capable de battre Sarkozy au premier tour, ça veut dire qu'il est capable de rassembler la gauche et le centre.

Pourriez-vous gouverner avec la gauche ? 
Il y a des positions à gauche qui sont difficilement compatibles, mais il faut qu'on en discute. 

Plus incompatibles qu'avec la droite ? 
À droite, il y a des positions que j'ai trouvées fâcheuses : nous ne sommes pas allés assez au bout des réformes. Quand je vois comment nous avons gouverné la zone euro entre 2001 et maintenant, nous avons joué avec le feu. Nous avons eu l'effet grossissant de toutes nos défaillances de gouvernance publique. Ce qui s'est passé en Grèce allait forcément impacter nos finances publiques. Nous aurions dû surveiller la Grèce comme lait sur le feu. Mais nous étions tellement heureux de voir des entreprises françaises réaliser des gros chantiers là-bas ou vendre des systèmes d'armes. Nous avons fait n'importe quoi et nous portons collectivement une responsabilité.

Source : alliancecentriste.fr avec mediapart par Valentine Oberti – Le 30 mars 2012