Identité nationale : pour Alain Juppé, les vraies questions éludées

de | 2009-12-20

Identité nationale : pour Alain Juppé, les vraies questions éludées - image  on http://www.billelouadah.fr Alain Juppé, 64 ans, ancien Premier ministre et maire UMP de Bordeaux, rentre de Copenhague dont il déplore l’échec.
Il est sévère aussi sur le débat sur l’identité nationale.

Le sommet de Copenhague est-il un échec ?
Alain Juppé. Oui. Et une immense déception pour ceux, dont j’étais, qui y avaient cru. J’ai passé trois jours à Copenhague. Le début de mon séjour, au sommet des maires, a été très positif. On s’est rendu compte que nos villes sont dans l’action, pas dans le discours. En revanche, la conférence elle-même a été un gigantesque barnum avec des milliers de participants et près de 200 délégations officielles. La méthode doit être revue si on veut des résultats positifs. Plus grave, il y a des divergences d’intérêts qui n’ont pas pu être réduites. Le président Sarkozy a tout fait pour débloquer la situation et ses efforts méritent d’être salués. Mais il s’est heurté à une dure réalité : la clé était dans les mains des Etats-Unis et de la Chine qui n’ont pas voulu faire de mouvement. Le résultat est mince. Tout est à reprendre.

N’est-il pas temps d’arrêter le débat sur l’identité nationale, qui a encore donné lieu à des dérapages ?
Pour moi, la question « Qu’est-ce qu’être français ? » ne se pose pas vraiment. En tout cas, nous connaissons la réponse. Les pères fondateurs de la République, il y a deux siècles, l’ont déjà apportée avec trois mots qui restent d’une actualité totale : liberté, égalité, fraternité. Ajoutons-y la laïcité, et on a l’identité française. Je crois qu’on élude la vraie question, qui est de savoir si la France reste fidèle à sa tradition d’accueil ou pas. Elle a toujours été un pays d’immigration : au début du XXe, la France a accueilli plus d’immigrés que les Etats-Unis. Aujourd’hui, quelle est la capacité d’accueil de la société française vis-à-vis de ceux qui la rejoignent, en particulier des musulmans ? C’est cela la vraie question. J’ai fait scandale en 1998 en écrivant dans une tribune au « Monde » que l’islam était la deuxième religion de France et qu’il fallait la respecter à l’égal des autres. Evidemment, c’est donnant, donnant, et les musulmans doivent aussi respecter les lois de la République. Mais tout ce qui peut dresser les communautés les unes contre les autres, et en particulier les musulmans contre les autres, est détestable.

Le Parlement semble s’orienter vers une loi d’interdiction de la burqa dans les services publics. Y seriez-vous favorable ?
Je m’interroge. J’ai été très favorable à l’interdiction du port du voile comme de tout autre signe religieux ostentatoire dans les établissements scolaires. Parce que, là, on a affaire à des publics jeunes, dont la maturité est en train de se faire. Cette loi a d’ailleurs été une réussite. En ce qui concerne la burqa, il y a des choses qui ne sont pas acceptables. Cette façon de cacher son identité, de discriminer des femmes, n’est pas acceptable. Je constate, en parlant avec les responsables de la communauté musulmane bordelaise, que ça n’a rien à voir avec le Coran. C’est une tradition de certaines régions, de certaines composantes du monde islamique, pas du tout une prescription religieuse.

Faut-il aller jusqu’à une loi d’interdiction ?
Cela mérite encore réflexion. Il y a une mission parlementaire sur ce sujet, je lirai avec beaucoup d’attention ses conclusions. Le risque que soulignent certains responsables de la communauté musulmane, c’est de radicaliser certains comportements.

Avez-vous été choqué par le renvoi à Kaboul de neuf Afghans ?
Oui. Dans la situation de l’Afghanistan, la tradition d’asile de la France souffre de ce genre d’opération.

Hervé Morin, président du Nouveau Centre, a jugé cette semaine que « l’UMP, c’est le RPR d’hier pour l’essentiel ». Cette petite phrase a-t-elle fait bondir le cofondateur de l’UMP que vous êtes ?
Oui, tout simplement parce que c’est faux. L’UMP a largement accueilli les différentes sensibilités de la droite et du centre, avec la tradition gaulliste, la tradition libérale, la tradition démocrate-chrétienne, radicale, et beaucoup de ces composantes s’y trouvent parfaitement à l’aise. Il faut veiller à ce que l’UMP reste diverse, respectueuse des sensibilités. Du temps où je l’ai fondée, on avait eu un grand débat sur les courants. Peut-être faut-il utiliser une terminologie et des modalités différentes, mais il faut être très attentif à ce que chacun soit à l’aise au sein de ce mouvement, qui a vocation à rassembler largement. C’est essentiel dans la situation politique qui est la nôtre.

Est-ce une bonne idée de ressusciter l’UDF ?
Non. C’est un retour au passé, une tentative un peu désespérée pour en revenir à des vieilles lunes.

Jacques Chirac a été mis en examen vendredi pour « prise illégale d’intérêt » dans l’affaire d’emplois fictifs de la mairie de Paris…
Depuis que j’ai eu affaire à la justice, je me suis imposé une règle d’or, c’est de ne rien dire sur aucune procédure judiciaire quelle qu’elle soit. Je ne dirai rien sur la justice. Je l’ai subie, ça me suffit.

Les grèves dans le RER et à la RATP ont fortement perturbé l’Ile-de-France ces derniers jours…
Oui, on a vraiment le sentiment que les mêmes vieux scénarios se reproduisent à l’approche des fêtes. C’est un peu navrant. Il y a aussi un mouvement de grève à Bordeaux parce que Noël approche. On s’imagine que c’est ainsi qu’on fait avancer le dialogue social. Je ne crois pas que ce soit la bonne méthode. C’est une prise en otage de la part de certains syndicats, de moins en moins comprise par l’opinion publique.

Pensez-vous à la présidentielle de 2012 le matin en vous rasant ?
(Rires) Non, je pense à ma bonne ville de Bordeaux, où j’ai des quantités de projets en cours pour les prochaines années. J’ai plein de choses à faire ici, et cela suffit à mon bonheur. Je soutiens l’action du président et du gouvernement, et je garde ma liberté de parole. J’ai cette chance de n’avoir de compte à rendre à personne, sauf aux électeurs bordelais. Donc, quand je suis d’accord, je le dis, et, quand je suis moins d’accord, je le dis aussi.

Comprenez-vous qu’on vous soupçonne pourtant d’y penser ?
Pourquoi « soupçonner » ? Ce n’est pas un crime !… En tout cas, ça m’honore, parce que cela prouve que j’ai une certaine crédibilité.
  
Source : Le Parisien – Propos recueillis par Nathalie Segaunes – Le 20/12/2009