Polémique : 63ème Festival de Cannes – « Hors-la-loi » France-Algérie : réconcilier les mémoires ?

de | 2010-05-21

Polémique : 63ème Festival de Cannes -
Bien avant sa projection au Festival de Cannes, vendredi 21 mai, le film
Hors-la-loi, de Rachid Bouchareb, sélectionné en compétition pour représenter l'Algérie, a soulevé une de ces polémiques familières que les historiens nomment la "guerre des mémoires". Dès le mois d'octobre 2009, l'hebdomadaire Valeurs actuelles, marqué très à droite, lançait les hostilités en dénonçant "deux heures trente de plaidoyer pro-FLN à 20 millions d'euros".
 
Le nouveau film du réalisateur d'Indigènes – qui attira l'attention, en 2006, sur le sort des anciens soldats des colonies engagés dans la seconde guerre mondiale – raconte l'histoire de trois frères sur fond de guerre d'Algérie. Il s'ouvre sur les massacres de Sétif, lors du défilé du 8 mai 1945 qui tourna à l'émeute entre Algériens et Européens (la répression de la population algérienne par l'armée française à Sétif et dans plusieurs villes de la région fit des milliers de morts, le chiffre faisant l'objet d'une polémique).
 
Quelques minutes de trop pour les détracteurs du film. Comme si, un demi-siècle après, rien n'avait été réglé. "C'est une histoire qui n'a pas voix au chapitre. Une histoire perçue comme lointaine, comme si l'aventure coloniale n'avait été qu'une parenthèse refermée par la décolonisation. C'est là le signe manifeste d'un blocage. Ou, pire encore, d'un déni", affirme un collectif d'historiens, dans Ruptures postcoloniales, un livre très complet, paru le 12 mai (La Découverte, 540 p., 26 euros).
  
L'histoire par voix législative Pour le gouvernement, cet épisode tombe mal, alors qu'il s'apprête à lancer une Fondation pour la mémoire de la guerre en Algérie, des combats au Maroc et en Tunisie. Ce projet, inscrit dans la loi controversée du 23 février 2005 consacrée à la "reconnaissance de la nation aux Français rapatriés", resurgit cinq ans plus tard, dans un contexte de tensions entre Paris et Alger. Et, comme souvent, le passé sert de révélateur à la crise. Ainsi, répondant à la loi de 2005, des députés algériens ont agité la menace d'une proposition de loi pour "criminaliser" le colonialisme.
  
La future fondation doit anticiper un autre événement, plus redouté encore : le cinquantième anniversaire, en 2012, de l'indépendance de l'Algérie. Elle sera dotée d'un budget de 7,2 millions d'euros et installée aux Invalides. Présidé par l'ancien grand patron Claude Bébéar, son conseil d'administration sera composé de dix-huit membres, dont cinq représentants de l'Etat. Principales bailleuses de fonds, trois associations d'anciens combattants siégeront aux premières places : les "gueules cassées" financeront 2,5 millions d'euros, la Fondation de la ligne Maginot (1,2 million d'euros) et le Souvenir français (500 000 euros). Un collège scientifique complétera le tour de table, destiné à rassembler des historiens (le général Frédéric de Guelton, directeur du département recherche et prospective du service historique de l'armée de terre est pressenti pour le piloter).
 
"Il est temps de savoir" Puis viendront, moyennant un ticket d'entrée fixé à 500 000 euros, les "amis" de la fondation. "Elle ne sera pas habilitée à écrire l'histoire, son objectif premier sera de collecter, authentifier, conserver et mettre à disposition tous les matériaux, témoignages, ouvrages, enregistrements, que l'on peut transmettre", certifie Hubert Falco, secrétaire d'Etat aux anciens combattants, dont les déclarations n'ont pas toujours été aussi apaisantes. "Il est temps de savoir, poursuit-il. On ne va pas encore traîner cette histoire troublée dix, vingt ou trente ans."
  
Tout deviendra officiel après le conseil d'administration des "gueules cassées", prévu le 11 juin. Née en 1921, la puissante association tire l'essentiel de ses ressources de son statut de premier actionnaire, aprè
s l'Etat, de la Française des jeux et revendique 6 000 blessés de guerre ou veuves de combattants. Elle a longtemps hésité à se lancer dans le projet : "Nous avons été contactés lorsque Nicolas Sarkozy, candidat à l'élection présidentielle, voulait se rapprocher des harkis, puis nous l'avons été une nouvelle fois par la suite, mais, à vrai dire, nous étions assez soulagés que les choses traînent", rapporte le général Bertrand de La Presle, son vice-président. "Entre l'Allemagne et la France, la réconciliation s'est faite par la volonté politique au plus haut niveau, explique-t-il. Aujourd'hui, l'impulsion politique est beaucoup moins claire. Cette fondation ne peut pas être le moteur de la réconciliation."
  
Hésitations dans les rangs des anciens combattants "Soumis à des pressions", les responsables de l'association ont fini par se laisser convaincre après que Claude Bébéar – qui n'a pas souhaité s'exprimer – eut expliqué son intention de situer sa mission dans une perspective historique plus large que la guerre, plus large même que la présence française en Algérie. Une façon de relativiser l'héritage colonial. "Si on commence par Sétif le 8 mai 1945, on fait tout exploser", approuve le général de La Presle.
  
La Fédération nationale des anciens combattants en Algérie, (Fnaca, la plus importante, avec 358 000 membres revendiqués) se tient prudemment à distance du projet, qu'elle compare à une "patate chaude". "On jugera sur pièces, mais nous avons une certaine suspicion, déclare son président, Wladyslas Marek. Dans nos propres rangs, certains considèrent qu'il ne faut pas parler de nos adversaires, mais une proportion non négligeable estime au contraire qu'il faudrait peut-être le faire."
  
De nombreux historiens ont porté ce débat, tout en dénonçant une instrumentalisation politique de l'histoire, de part et d'autre de la Méditerranée. En France, constate Benjamin Stora, auteur de nombreux ouvrages sur le sujet, la mémoire de la guerre d'Algérie occupe un espace croissant depuis les années 2000, mais "le travail de deuil n'est toujours pas fait".
  
Les petits pas opérés – comme la restitution en 2007 du plan des mines posées par l'armée française pendant la guerre aux frontières avec la Tunisie et le Maroc, ou bien le discours, la même année, à Constantine, de Nicolas Sarkozy, dans lequel le chef de l'Etat avait qualifié le système colonial d'"entreprise d'asservissement et d'exploitation", "injuste par nature" – ont été annihilés par des signaux envoyés en sens inverse.
 
Dans l'attente d'un geste de réconciliation "L'affaiblissement du gaullisme en France fait que les idées d'extrême droite ont pu pénétrer le principal parti de droite, analyse M. Stora. L'élection de Nicolas Sarkozy a changé la donne." "Le combat s'est déplacé du Front national vers la droite républicaine et gouvernementale, écrivent Nicolas Bancel et Pascal Blanchard, dans Ruptures postcoloniales. Ce n'est pas, en effet, qu'une frange extrême de la droite s'est emparée de ce territoire, mais bien qu'un nouveau thème fédérateur à droite (et même sur une partie de la gauche) a émergé (…). Le passé colonial et la sauvegarde de "l'honneur de la France" sont devenus les éléments majeurs du discours de l'UMP."
  
La réconciliation, qui s'impose comme une évidence du fait des liens qui unissent les deux pays, passe sans doute par des révisions et un geste politique, indispensable. Du moins l'historien Pascal Blanchard le voit-il ainsi : "Un jour, un président de la République sortira une feuille et fera ce qu'a fait Jacques Chirac en 1995 (lors du 53e anniversaire de la rafle du Vél'd'Hiv), et, comme par enchantement, la page sera tournée."
  
Source : Le Monde – Isabelle Mandraud – Le 20 mai 2010

3 réflexions au sujet de « Polémique : 63ème Festival de Cannes – « Hors-la-loi » France-Algérie : réconcilier les mémoires ? »

  1. Alain RABIER

    N’oublions pas que le massacre de Setif – certes tout à fait condamnable – était en réalité une riposte militaire à une agression préalable. Cela n’excuse en rien les exactions, mais il est bon de rétablir la vérité historique avant toute polémique superflue.

  2. yousri Hidri

    Alain, ne te meprends pas, en suivant l’histoire officielle, ces massacres ne sont pas des « reponses » a des agressionsn prealables, mais bien une barbarie abjecte, motivée par le sentiment d’impunité de cette armée face a des « indigenes », par des beuveries qui ont duré des jours, les meurtres ont été gratuits, sans mobile aucun.
    D’ailleurs une partie des pieds noirs, avait meme été formée par des instructeurs venus specialement sous le couvert d’une mission d’education, a cette occasion, afin que ces populations « aident » l’armée francaise, ils etaient originaire d’un petit pays neuf du proche orient (des formateurs temoignent de leur mission).
    La polemique vient de le non reconnaissance de l’entiere responsabilité de l’armée francaise, tout comme le terme « guerre d’Algerie » accepté depuis peu seulement; auparavant on parlait de « maintien de l’ordre », et en aucun cas de guerre.
    pendant que la France et l’Europe etaient en liesse, les familles de ceux qui les avaient delivré etaient egorgés, assassinés, violés, pillonés de nuit (meme les tout petits villages), et pour finir, jeter dans les gorges comme de vulgaires carcasses, en leur mettant sur le dos je ne sais quelle agression ou rebellion, chose facile pour qui tient le pays.

  3. Alain RABIER

    Yousri,
    Il ne s’agit pas de confronter histoire officielle et histoire ‘réelle’, mais d’aborder les éventuels dangers de la décontextualisation cinématographique.
    Je comprends bien le propos de Rachid Bouchareb qui, par le biais cinématographique, met en lumière l’influence que la colonisation et la décolonisation (non voulue et sanguinaire, je te rejoins) ont pu avoir sur la terre algérienne et sur la personnalité des Algériens et des Franco-Algériens. De plus, Rachid Bouchareb cherche à réhabiliter l’idée même du témoignage et de la transmission de sa propre histoire. La colonisation française a fait de l’histoire algérienne un enseignement difficile à transmettre, à la fois pour les harkis et les pieds noirs, car on les rattache toujours au camp français, les privant ainsi d’une partie d’eux-mêmes, mais aussi pour les Algériens qui, pour aborder la question de l’indépendance, doivent faire référence à la France comme pays ennemi. Difficile donc d’avoir une position ‘moyenne’ et de concilier (que je préfère à ‘réconcilier’, ici à mon sens abusif) les deux versions.
    Le film de Rachid Bouchareb est d’une facture classique, avec une construction narrative très progressive. C’est un film à vocation pédagogique. C’est un peu l’intérêt et la danger du film. Il est toujours intéressant de vouloir transmettre mais attention à ne pas contribuer à l’entretien d’une position anti-française parmi les jeunes générations de Français dont les parents ou grands-parents sont arrivés d’Algérie. Je crois que le message d’Indigènes n’a pas encore fait son chemin, c’est-à-dire le thème de la stricte égalité entre êtres humains, l’héroïsme n’ayant ni nationalité ni patrie. Pourtant, malgré d’irréprochables services, les Indigènes ont été gentiment remis à leur place une fois leur labeur accompli, sans même un merci! Je crois que la dimension implicitement culpabilisatrice de ce film suffisait largement pour une prise de conscience des divers traumatismes occasionnés par la France en Algérie. Il faut une prise de conscience plus profonde avant de passer à l’auto-critique et aux excuses officielles.

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